Grimoire n°3
Sa Dernière Lettre…
Un demi siècle à ne pas vouloir le comprendre…
Réception en main propre…
Un beau jour, ma poitrine me fait plus mal que d’habitude. Je ne me sens pas bien, je m’allonge sur le canapé.
Cette douleur, elle me prend à la gorge, elle m’étouffe.
Mon boudiboum tape tellement fort, même plus besoin d’oreillettes pour l’entendre. Il pulse à 220 tours minute.
Ma tête est sur le point d’exploser.
J’appelle le médecin, il vient vite… me cherche les médocs, me donne une piqûre, j’étais à moitié stone, ça se calme. Mais pas pour longtemps.
Le soir à 22h je rappelle mon médecin, cette fois il m’embarque directement chez un cardio, électro, et ni une ni deux aux urgences cardio.
Examen à l’effort sous intraveineuse et là
Bim tout s’enchaîne — et tout défile...
Notamment tous les postits et les lettres que m’avait fait remonter Corpus…
Je ne les ai jamais ouvertes et encore moins lues.
Je te livre sa toute dernière…
Exp : Corpus Caput Mortuum Est
Co-signataires : Cerebrum & Cor
Dest : Clo, ma belleOBJET : Mise en recouvrement immédiat et sans recours
PJ : un accusé de réception. Tu signeras !
Ma Clo,
Je t’écris depuis le chariot de réa où on a été déposés hier soir. 23h30. Réa cardio.
Cor est en train de faire un Takotsubo — syndrome du cœur brisé,
généralement le diagnostic est en postmortem.
Cerebrum est au bord de l’asphyxie, il se noie.
J’ai plus le choix, il faut qu’on cause. Une dernière fois peut-être.
Souviens-toi…
On avait huit ans quand je t’ai envoyé mon tout premier recommandé.
Arrêt cardiaque, baptême en hélico, EMI…
Tu as trouvé ça rigolo. "J’ai fait un tour en hélico, Maman !"
Voilà ce que tu as retenu. Moi je notais déjà.
Antibes, 17 ans. Tu mourais de faim — littéralement. Tu m’as regardé maigrir et tu as dit à qui voulait l’entendre : "Tout va bien, c’est bon, j’ai pas faim, je fais juste un régime."
Mais ce que tu ne sais pas, c’est que ce jour-là, j’ai passé une commande. Diabète.
Je l’ai gardée 25 ans en réserve, bien au chaud dans notre pancréas.
BAM il a débarqué en 2009. Supraaaaïïïse, et oui…
Trois fois notre sang n’a fait qu’un tour, et a refusé de passer. Trois recommandés en moins de dix ans.
Tu as vraiment cru que je bégayais ou quoi ?
Et tu m’as dit quoi, à chaque fois ?
"Pas le temps, y’a le boulot, plus important que tes bugs à la mormoilnoeud."
Mais t’inquiète, j’ai bien noté ta réponse, en rouge sang, cette fois-ci…
Notre accouchement — pour mémoire : 18 kilos envolés pendant la grossesse, phlébites spontanées, forceps, arrêt cardiaque, césarienne après 39h de travail, ton p’tit bout en souffrance respiratoire…
Tu as failli ne jamais rencontrer ton petit prince, ma Belle… Je te l’ai donné quand même.
Ça, je l’ai fait pour toi. Pas pour moi.
Algodystrophie. Tes hanches m’ont dit stop. Elles se sont fissurées, fracturées.
Et toi, tu me dis quoi là : "Ça va passer, j’ai juste besoin d’une canne."
J’ai noté. Au bon souvenir d’aujourd’hui, tu les sens bien là, oh que ouiiii, elles brûlent, elles coincent ? Elles, elles se rappellent. Et toi il ne te reste plus qu’un "Huumm si j’avais su…"
Nos années de paysannerie, on en parle ? Tu labourais en moi comme dans tes champs.
Rendement maximum, entretien zéro. Je n’étais plus ton corps, ma Clo.
J’étais juste ton outil à exploiter h24, 7/7.
J’ai encore noté.
14 février 2012. Saint-Valentin. Je t’ai cloué les deux bras. Pas un, ma belle. Les deux.
Pour qu’enfin tu comprennes que c’était du sérieux.
Tu m’as dit, ce jour-là : "Mais bouge !"
C’est tout ? Mais allo quoi ! Ooooh oooh réveille, tu es paralysée des 2 membres supérieurs, tu passes en op d’urgence pour 7h de chir et toi tout ce que tu trouves c’est : "mais bouge…"
J’aurais pu lâcher à ce moment-là. J’ai encore tenu neuf ans.
Pour toi, ma Clo.
Début 2021, CoCo, tout bascule.
Plus de chiffre d’affaires, plus de quoi payer les employés, plus de quoi nourrir les bêtes.
Et c’est Cerebrum qui se met à tourner à vide… Tu as mal dans la poitrine…
Je te pose un post-it sur le frigo.
Tu me dis quoi : "Pffff, un peu d’angoisse, normal avec la chute pro." Mais tu sens que c’est la débâcle…
Été 2021. 41,5°C de fièvre. Un mois alitée, plus personne pour t’aider… Tu murmures entre deux :
"On va se calmer… hein, je vais prendre un Doliprane."
Clo ? Sérieux ? 41,5. Un Doliprane ? J’ai noté. Mais là c’était pour la dernière fois.
Septembre. Ton fils, ton binôme t’annonce qu’il arrête. Tu perds pied.
T’imaginais vraiment que j’allais rien entendre, t’es sérieuse ?
Alors j’ai pris la décision ultime d’agir à ta place. Parce que tu n’y arrivais plus. Tu es perdue, tu t’es perdue,
et sans un sérieux coup de semonce jamais tu n’allais lâcher quoi que ce soit.
Et nous y voilà. 23h30, novembre 21. Salle d’examen cardio, tout est rouge, alarme stridente.
Il y a ce chariot de réanimation.
Ferme les yeux, ma Belle…
Ouvre bien tes écoutilles, parce que c’est la dernière fois que je parle aussi clairement.
Réveille-toi. Prends soin de Moi. Pour de vrai cette fois.
Pas juste en apparence — bordel, prends enfin soin de Toi !
En contrepartie, je te le promets : je t’accompagne jusqu’au bout. Le tien, le mien, le nôtre.
Et surtout pas celui qu’ils voudront t’imposer.
Je ne veux plus… tu m’entends ? Je n’en peux plus !
Tu m’as exploité pendant 54 ans. Tu m’as saigné. Tu m’as ignoré quand je criais, tu m’as engueulé quand je tombais, tu m’as méprisé quand je te suppliais.
Tes mots sont Mes maux, ma belle.
Chaque insulte intérieure que tu t’es lancée, je l’ai encaissée. Chaque "je ne vaux rien" est devenu une tendinite.
Chaque "tais-toi" est devenu un nœud. Chaque "tu n’as pas le droit d’être fatiguée" est devenu cette chambre stérile.
Ta rudesse envers moi est ta soulte. Avec une mise en recouvrement immédiate. Sans recours.
C’est ma dernière offre. Elle ne sera ni renouvelée, ni renouvelable.
Non je ne vais pas juste claquer la porte après 54 ans à te supporter ?
Ferme les yeux, ma belle. Je les ferme avec toi. On va se réveiller… ou pas.
Et si par miracle on est au bon endroit au bon moment, on va se relever à notre rythme à nous quatre,
et oui je ne suis pas le seul à râler en ce moment.
J’ouvre les yeux avec toi. Cette chambre, la réa ? On sort du bloc, on a des câbles de partout.
Et non, rien de rien, rien ne sera plus jamais pareil.
• • •
Signé, ce jour de novembre 21, en chambre stérile,
Tes CCC — tes trois mousquetaires intérieurs
Tous pour toi et Toi pour nous.
Corpus Caput Mortuum Est
Cerebrum, qui s’accroche
Cor, qui s’est brisé pour tous ceux qui t’ont laissée pour compte
À l’encre rouge…
Ok, on se pose 2 minutes… On respire. Inspire, expire.
J’avoue, ça me secoue toujours encore un p’tit peu.
Mais tu sais, quand tu reçois ce genre de lettre, avec les conséquences que ça peut engendrer,
je te promets, tu ne la mets pas derrière le miroir.
Et très honnêtement, il ne te reste que deux options.
Soit tu te reprends en mains, d’urgence.
Soit tu prends l’eau et tu coules — sans autre avertissement.
Perso, je ne me suis pas vraiment laissé le choix : ma déflagration à moi, je me la suis prise en pleine pomme.
Et je t’assure qu’elle a fait "The Homerun" de tous les temps.
Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai appliqué ce que l’on m’a toujours inculqué : le marche ou crève… pas d’autre choix possible.
C’est ce que j’ai toujours fait, parce que c’était la seule chose que je savais faire pour me garder la tête hors de l’eau.
Mais cette fois, il fallait que je me l’applique à moi-même.
Et tu peux me croire, c’est pas tout à fait la même ! Mais alors pas du tout du tout la même histoire.
Aujourd’hui j’avoue, je me l’avoue enfin : toute ma vie, j’ai œuvré pour celle des autres.
C’était normal, pire encore — un devoir.
Une loyauté à ne pas briser.
Le tout au dépens de mes CCC+C…
Mais c’est quoi, CCC+C ?
Comme tu as pu le voir en signature de sa dernière semonce, il s’agit de Corpus (le Corps), de Cerebrum (le Cerveau, ou les 2 neurones qui me restent), de Cor (mon p’tit boudiboum). Le quatrième C, c’est Clo : moi, mon Conscient, mon inconscient… alors inconscient ou inconsciente ? À voir…
En quelque sorte, mes 4 mousquetaires intérieurs, mon moi y compris.
Corpus Caput Mortuum Est, tu l’auras deviné, c’est le p’tit nom de mon body. Quand il grince, quand il me fait couicouiner tout comme un écureuil hargneux plutôt qu’une mimi p’tite souris.
C’est aussi son p’tit nom quand il me tire la clochette — maintenant il sait que je l’écoute, que je l’entends.
En clair, on bricole, mais on avance bras dessus, bras dessous…
Sauf que dans les grands jours, ce qui pourrait vous faire perdre la tête ou votre souffle de vie, Corpus se transforme. Il mue pour ne garder plus que l’essentiel.
Corpus Caput Mortuum Est. Trois mots assemblés dans ma logique, depuis mes vieux souvenirs de latin — corpus, le corps. Caput, la tête cassée, mon allemand qui remonte. Mortuum, mort. Est, il est. Un corps cassé de sa petite mort.
Et voilà que j’apprends — merci Claude — que cette expression existe pour de vrai et qu’elle a son histoire.
J’étais scotchée.
Derrière ce nom je retrouvais une vérité que je portais déjà implicitement :
l’Essence est dans le Résidu. Le Résidu est l’Essentiel.
Oui, en novembre 2021, mon Corpus est passé en mode Corpus Caput Mortuum Est. Mon boudiboum, une fois de plus, a fait mine de s’éteindre. Mais c’était sans compter sur l’Essentiel, ce petit résidu, qui a fait repartir la machine sous les mains expertes du chirurgien — qui n’avait de sa vie jamais rencontré un syndrome du cœur brisé. Il n’avait fait sa connaissance que par ouï-dire, dans les livres d’autopsies.
Et pourtant Il a fait du bon taff. Pour qu’aujourd’hui je sois en mesure de t’écrire ces lignes.
Voilà pourquoi je l’appelle ainsi, lui, mon vieux body tout cabossé. Les jours ordinaires, il reste Corpus. Mais dans les jours de bataille, quand il me pose son ultimatum pour me sauver malgré moi, il devient Corpus Caput Mortuum Est — le Gardien de l’Essentiel.
Ce nom de héros hors norme. Ce nom de chevalier blessé qui refuse de tomber — parce qu’il sait qu’il pourra encore être l’Essence de ma nouvelle vie.
Un mot pour toi…
Je n’ai pas l’intention de faire la relou professorale du "j’ai tout vu, j’ai tout vécu" — non, vraiment pas, et c’est pas dans mes gènes.
Mais toi aussi tu as ton CCC+X.
Et s’il te pose des postits, s’il t’écrit des lettres que tu n’ouvres jamais, ou s’il t’a déjà envoyé l’huissier pour un jugement cata — entends-le, écoute-le, ne le laisse pas se consumer en résidu qu’on jette par manque de connaissance.
Ne te laisse pas embarquer là où tu ne pourras peut-être pas revenir.
Ou avec un peu de chance, juste légèrement amoché(e) à vie. Ou encore bien pire. En vrac total.
Mobilise-toi, écoute ton body sérieusement.
Non pas pour dépiauter chaque mini schlitz [égratignure, en alsacien] en panique.
Écoute juste sa petite voix.
Cachet de la poste…
Tu me diras : "Et maintenant ?"
Je ne te promets pas d’avoir toutes les clés.
et encore moins la science infuse qu’on te distille à grand renfort de "faut absolument faire comme ça !".
Simplement ce que j’ai trimballé tout ce temps, ce que j’ai vu traverser autour de moi.
Tous ces maux qu’on n’ose même pas nommer et qui donnent la chair de poule.
Ce que mon Corpus Fidibus m’a appris à coups de recommandés — ça, oui je le pose.
Pas un énième copier-coller bardé de termes scientifiques qui te passent au-dessus de la tête.
Juste mon vécu. Mes yeux. Mes mots.
Je te révèle ma soulte dans un prochain épisode — ses tenants et aboutissants.
Les montagnes russes de la pré-évolution à aujourd’hui.
Un petit bilan de ce que Corpus réclame en échange de son soutien.
Et Toi, ta santé, ton body comment tu le vois, comment tu le bichonnes ou pas ?
Une seule évidence à graver…écoute Le…parle Lui…mais plus que toutrespecte Le…respecte Toi…

