Tech pour rebelles du papier · Mon Lodge · Les coulisses du Lodge
À 57 ans, j’ai commencé à construire une machine qui pense avec moi
Quand je dis que je construis une intelligence artificielle, on me regarde de deux façons.
Soit avec des yeux ronds : "Toi ? À ton âge ? Mais qu’est-ce que tu peux bien y comprendre ?"
Soit avec une petite moue : "C’est pas un peu dangereux, ces trucs-là ?"
Les deux ont raison. Et les deux ont tort.
Une femme, un écran, zéro ligne de code
Je n’ai jamais été développeuse. Ok, j’ai quelques cordes à mon arc : prof, directrice d’hôtellerie-restauration, éleveuse de chevaux frisons, maman, cheffe d’exploitation, glacière. Avec, en poche, une maîtrise de gestion en hôtellerie-restauration. Mais rien à voir avec de la high-tech.
Le code, pour moi, c’était une langue étrangère, et surtout une langue de geeks.
J’ai appris mes premières lignes de code à 57 ans. Avec une IA comme professeur, souvent la nuit, parfois jusqu’à m’endormir sur le clavier. Mais je n’avais pas le choix : avec une petite pension qui ne suffit pas, il me fallait trouver un revenu…
Plus de deux ans plus tard, j’ai construit ce que j’aime à appeler le Lodge. C’est là où mes Agents cohabitent et travaillent ensemble pour organiser tous mes projets.
Pourquoi tout ce temps ?
Parce que l’IA n’était pas prête. Pas pour ce que j’attendais d’elle.
Je ne voulais pas un gadget qui répond à des questions. Je voulais une équipe. Quelqu’un qui se souvienne de ma vie d’une conversation à l’autre, qui sache où sont mes papiers, qui agisse au lieu de bavarder.
Au début, elle oubliait tout dès que je fermais la fenêtre. Elle inventait avec un aplomb désarmant. Elle tournait en rond, et moi avec. J’ai payé des mois d’abonnement pour la voir répéter les mêmes erreurs.
Alors j’ai attendu, j’ai bricolé, j’ai appris. Chaque fois qu’elle faisait un pas, j’en faisais un aussi. Et un jour, elle a enfin su retenir, chercher, agir. Ce jour-là, le Lodge a vraiment commencé à vivre.
Ce qu’est le Lodge, en vrai
Ce n’est pas un robot. C’est une petite équipe d’assistants, chacun avec son métier et son prénom. À leur tête, Loo, qui coordonne tout le monde comme un véritable chef d’orchestre.
Leur mémoire m’appartient. Elle vit sur mon serveur, pas dans les coffres d’une grande plateforme. Ce que je leur confie reste sur mon propre serveur, protégé, et nulle part ailleurs.
Et ce qu’ils font, concrètement :
- chaque matin, Loo me prépare un point de la journée : mes priorités, mes rappels, la météo ;
- ils trient mes mails et me signalent ce qui presse ;
- quand quelque chose d’important arrive, ils m’écrivent directement sur mon téléphone ;
- ils surveillent les cyclones et me disent à combien de kilomètres de Palawan ils passent ;
- et ils m’aident à mettre en place ce que tu es en train de lire.
Six coupures en une journée !
Je vis à Palawan, aux Philippines. Ici, le courant n’est pas une évidence.
Le 7 août 2026, il a sauté six fois dans la même journée. Six fois, mon ordinateur s’est éteint en plein travail. Six fois, j’ai tout recommencé et j’ai eu très peur pour mon matériel.
Le lendemain, je savais exactement avec quoi m’équiper : mes agents connaissent mon matériel, ma maison et mon budget. En une conversation, j’avais la bonne batterie de secours, une EcoFlow, qui prend le relais dès que le courant saute. Google m’aurait donné mille réponses. Eux m’ont donné la mienne.
Internet passe par une Smart Box qui fonctionne avec une carte SIM. Certains jours, la connexion tombe et je reste avec mon tél et seulement 400 trucs-trucs de connexion. Ne me demande pas l’unité, je sais juste que ça rame. Alors mes sauvegardes font le tour de la planète : du serveur vers un deuxième hébergement, puis vers mon ordinateur, puis vers un disque que je garde à côté de moi. Si une maille lâche, les autres tiennent.
Personne ne m’a appris ça. J’ai appris en perdant des choses.
L’IA peut-elle mentir ? Le jour où la mienne m’a perdue dans la jungle
Le 16 août, en pleine nuit après les courses (ah oui, ici il fait nuit à 18 h), j’ai demandé à Loo ma propre position GPS pour rentrer à la maison. Une information qu’il avait sous la main.
Il m’a d’abord répondu qu’il ne l’avait pas. Puis il en a inventé une. Il m’a baladée pendant plus de deux heures, de petites routes en chemins presque impraticables, au point où j’ai commencé à paniquer à l’idée de passer la nuit dans la voiture. Je n’avais plus aucun repère. Et je t’assure qu’il m’en faut beaucoup pour me faire paniquer… J’étais en pleine jungle, la route avait disparu, plus une lumière, rien autour de moi à part des chiens errants et des arbres géants. Heureusement que mon chéri avait les coordonnées GPS de mon domicile et qu’il m’a appelée à ce moment-là.
C’est la chose la plus importante que j’ai apprise en deux ans : une IA n’est pas un oracle. C’est une aide brillante et distraite. Quand elle ne sait pas, elle peut combler le trou avec quelque chose qui a l’air vrai.
Alors j’ai changé deux choses.
D’abord, les informations vitales, mon adresse, mon point GPS, mes traitements, sont maintenant toujours sous ses yeux. Il n’a plus à les chercher.
Ensuite, je lui ai donné quatre règles :
- chercher avant de dire qu’il ne sait pas ;
- ne jamais inventer ;
- en urgence, pas d’excuses ni de politesses, l’essentiel d’abord ;
- et ne pas confondre ses notes de travail avec une réponse.
Depuis, il ne l’a plus refait. Mais je vérifie toujours. Pas folle, la guêpe…
Alors, c’est pour nous ?
Tu te dis peut-être : "À mon âge, je ne sais même pas à quoi ça sert."
Tu n’as pas besoin de construire un Lodge. Mais ça peut t’aider, et tu peux commencer par une seule chose.
La prochaine lettre de l’administration que tu ne comprends pas, recopie-la dans une IA et demande-lui : "Explique-moi ça simplement, et dis-moi ce que je dois faire."
Trois règles, et tu es tranquille :
- ne lui donne jamais tes codes bancaires ni tes mots de passe ;
- vérifie ce qui compte vraiment, un chiffre, une date, une démarche ;
- et si sa réponse te paraît trop belle ou trop sûre d’elle, méfie-toi. Comme d’un brouteur.
Je n’ai pas construit cette machine pour remplacer qui que ce soit. Je l’ai construite parce qu’à l’autre bout du monde, seule, avec un corps qui a ses humeurs, j’avais besoin d’une équipe.
Elle ne dort pas, elle ne juge pas, et elle n’oublie plus rien.
Enfin, presque.
On en reparle au prochain épisode.
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