Ailleurs · Ce qu'il faut savoir
L’aide qui disparaît
Le jour où j’ai décidé de partir, j’ai fait mes comptes comme tout le monde. Une petite pension d’invalidité. Un petit complément d’allocation aux adultes handicapés par-dessus. Et même avec le cumul de ces allocations, pas de quoi rouler sur l’or, mais de quoi tenir, ailleurs, là où la vie coûte moins cher.
En France, avec ça, on ne vit plus. On calcule le mois à partir du 5. On choisit entre manger et payer les factures. Et on comprend vite que ça ne bougera pas, parce que le montant ne dépend pas de ce qu’on fera demain. Il dépend entièrement de ce que ton corps ne peut plus faire.
Le seuil de pauvreté en France, pour une personne seule, est à 1 337 euros par mois. Ma pension d’invalidité, AAH comprise, en faisait 62 %. Ça ne suffit même pas pour mourir dignement : des obsèques coûtent entre 4 000 et 5 000 euros. Il faudrait que je prenne un crédit post mortem pour payer mes funérailles !!!
Alors j’ai regardé ailleurs. J’ai mis un an à faire le tour du globe dans tous les sens, je me suis renseignée, j’ai fait d’innombrables calculs, des projections, et acculée, je n’ai pas eu d’autre choix que d’oser. Il m’a fallu organiser, vendre ce qui était vendable, tout gérer avec les surprises des réglementations en cours.
Et quand on découvre la mécanique, c’est la chute : seule une partie de ce que tu touches traverse la frontière avec toi. L’autre reste sur le tarmac de l’aéroport. Douce France…
Une fois installée ailleurs, sans l’AAH, je suis tombée à 49 % du seuil. Mes funérailles valent maintenant six à huit mois de tout ce que je touche, sans manger ni me loger. Même en carton, le cercueil seul me coûterait la moitié d’un mois. Recyclable, au moins. On ne pourra pas dire que je n’ai pas pensé à la planète.
La règle, en deux temps, trois mouvements
Il y a deux familles d’argent, et elles ne voyagent pas pareil.
Ce que tu as cotisé te suit. La pension d’invalidité, la retraite : c’est de l’argent que tu as payé, mois après mois, pendant des années. Elles peuvent être versées à l’étranger, avec un certificat de vie à envoyer chaque année.
Ce qui relève de la solidarité reste en France. L’AAH, l’ASPA, les aides au logement : elles sont attachées à ta résidence. Tu t’installes ailleurs, elles s’arrêtent.
Tout le reste de ce texte découle de cette ligne de partage. Le problème, personne ne te la trace avant le départ.
L’AAH : trois mois, pas un de plus
Je l’ai appris au téléphone. J’avais appelé le service invalidité de la MSA pour une simple demande d’information : comment ça se passe, si je pars ? La réponse est tombée, polie, administrative. Votre pension vous suivra. Votre AAH, non. Une claque ? Non. Un coup de batte. C’est bon pour le moral !
L’allocation aux adultes handicapés exige de résider en France. Tu peux partir trois mois par an, pas davantage.
Il existe une exception, et je te conseille de la lire deux fois : tu peux rester plus longtemps à l’étranger si c’est pour poursuivre des études, apprendre une langue étrangère ou parfaire ta formation professionnelle.
Relis-la.
Tu peux donc garder ton allocation pour aller apprendre l’espagnol à Salamanque. Tu la perds pour aller vivre là où le loyer ne mange pas les trois quarts de ce qu’on te verse.
Mon incapacité, elle, ne s’arrête pas à la frontière. Mes problèmes de santé et ce pourquoi je suis en invalidité n’ont pas disparu par miracle parce que j’ai changé de fuseau horaire. Le diabète ne s’arrange pas en descendant vers l’équateur.
Ce qui fonde mon droit, un corps qui ne fonctionne plus, lui me suit partout. La seule chose qui change en partant, c’est le prix du quotidien.
On a construit une aide qui reconnaît une réalité médicale, et on l’a attachée à une adresse. Pour l’aide au logement je peux le concevoir mais quant au reste, ça me laisse dubitative.
La porte du consulat, et ses 80 %
On m’a opposé l’allocation du consulat, comme si elle réglait le problème. Il en existe bien une pour les Français de l’étranger en situation de handicap. Mais elle exige un taux d’incapacité d’au moins 80 %, l’inscription au registre des Français établis hors de France, et ses conditions de ressources varient d’un consulat à l’autre.
En France, l’AAH peut être accordée entre 50 et 79 %, quand le handicap entraîne une restriction substantielle et durable d’accès à l’emploi. Dehors, en dessous de 80 %, rien.
Je suis en dessous de 80 %. Et dans mon dossier, il est écrit : incapacité totale de travail, interdiction de travailler.
Arrêtons-nous une seconde. L’État a examiné mon cas. Il a écrit que je ne peux pas travailler, et qu’il m’est interdit de le faire. Et le même État m’explique que je ne suis pas assez handicapée pour garder mon allocation en changeant de pays.
Ce n’est pas une erreur de formulaire. Les deux portes ne mesurent pas la même chose. En France, entre 50 et 79 %, on regarde ce que tu ne peux plus gagner. À 80 %, on regarde ce que tu ne peux plus faire seul chez toi : le barème officiel parle de personnes qui doivent être aidées ou surveillées dans les actes de la vie quotidienne.
Dans ma notification, la MDPH l’écrit noir sur blanc : "votre autonomie est conservée pour les actes élémentaires de la vie quotidienne". C’est cette phrase-là qui me ferme la porte du consulat.
Traduction en clair : tant que tu peux encore utiliser ton fauteuil seul, manger seul, te passer de couches et sortir du lit sans qu’on te porte, oublie les 80 %. Il faut être en état de décrépitude avancée pour y avoir droit.
Ladite porte du consulat ne s’ouvre donc que pour celles et ceux dont l’autonomie est tellement atteinte qu’ils ne sont plus en état de partir. Ha ha ha, la bonne blague…
Tous les trois mois, au cas où
Un détail, pour ceux qui n’ont jamais eu de dossier à la MSA.
Tous les trois mois, je reçois un imprimé : "Déclaration trimestrielle de ressources pour révision de votre pension d’invalidité". Question 4 : "Avez-vous des ressources ou avantages autres que la pension d’invalidité ?" Je coche non. Comme le trimestre d’avant. Comme celui d’avant encore.
Et tout en bas, une ligne que je relis chaque fois : "Avez-vous fait une donation au cours du dernier trimestre civil ?"
Celle qui m’a interdit de travailler me demande, tous les trois mois, de certifier que je n’ai pas travaillé… Au cas où, j’imagine les raisons pour lesquelles on m’a interdit de travailler auraient subitement disparu, ou, que sais-je encore, une tante fortunée d’Amérique, inconnue au bataillon, se serait glissée entre deux formulaires.
La case existe. Il faut croire que ça arrive.
Je ne sais pas quels ronds de cuir formulent ces règles, mais il y a du level… c’est indéniable !
L’ASPA : le même piège, un cran plus bas
Si tu es à la retraite sans invalidité, rien de ce qui précède ne te concerne. C’est un autre guichet qui t’attend.
L’allocation de solidarité aux personnes âgées, l’ancien minimum vieillesse, complète les toutes petites retraites. Elle exige une résidence stable en France : y avoir ton foyer permanent, ou y passer plus de neuf mois par an. Tu t’installes ailleurs, elle s’arrête. Et si tu pars sans le déclarer, on peut te réclamer ce que tu as touché.
Le raisonnement se mord la queue, et il faut le dire lentement : on demande l’ASPA parce qu’on vit sous le seuil de pauvreté. Donc on ne peut pas vivre décemment en France. On envisage un pays où le même argent permettrait de tenir debout un tant soit peu. Et c’est ce départ-là qui supprime l’aide.
Juste un petit mot sur ce qui fait le plus peur, parce que la peur est souvent pire que la règle en elle-même. Oui, l’ASPA est récupérable sur la succession. Mais tes enfants ne paieront jamais rien de leur poche : la reprise se fait une seule fois, sur ce que tu laisses, au moment de la succession. Et elle a deux limites, en 2026 :
- on ne touche qu’à la part de l’héritage qui dépasse 108 586 euros (en métropole) ;
- on ne reprend jamais plus de 8 463 euros par année d’ASPA touchée (pour une personne seule).
C’est toujours la plus petite somme des deux qui s’applique.
Un exemple : tu as touché l’ASPA pendant cinq ans, et tu laisses 130 000 euros. La part au-dessus des 108 586 euros fait 21 414 euros. Cinq années d’ASPA autorisent jusqu’à 42 317 euros. Comme on applique la plus petite somme, 21 414 euros sont repris, et tes enfants reçoivent 108 586 euros.
Je sais que beaucoup ne demandent jamais l’ASPA, à laquelle ils ont droit, par peur que leurs enfants doivent rembourser. Ils vivent sous le seuil de pauvreté pour protéger un héritage qui n’est pas menacé. À moins que tu n’aies un patrimoine au-dessus de 108 586 euros à léguer, auquel cas ça change la donne. Mieux vaut alors te rapprocher d’un notaire ou d’un avocat spécialisé en droit des successions.
Tout n’est pas perdu, une bonne nouvelle : ce pour quoi tu as cotisé voyage avec toi
Je l’ai dit au début, mais il faut le redire, parce que c’est là que beaucoup se trompent dans les deux sens.
La pension d’invalidité n’est pas une aide de solidarité. Elle repose sur tes cotisations. Hors d’Europe, elle peut te suivre quand la France a signé une convention de sécurité sociale avec ton pays d’accueil, et encore faut-il que ton régime y soit couvert. Ma pension m’a suivie. Mon complément d’AAH, lui, est resté en France.
Attention au piège inverse. La convention avec les Philippines ne dit pas un mot des soins. Ta pension voyage, ta couverture santé non. J’y consacre l’épisode suivant, et je te raconte dans "Dix-sept jours" ce que ça m’a coûté de l’apprendre trop tard.
Beaucoup de gens lisent "je garde ma pension", ils en déduisent "je garde tout", et ils découvrent l’écart une fois installés, quand le retour coûte plus cher que le départ.
Ce qu’il faut vérifier avant de partir
Voici l’ordre dans lequel je m’y prendrais. Ce n’est pas un conseil juridique, c’est le chemin que j’aurais aimé qu’on me donne.
- Sépare tes lignes. Écris noir sur blanc ce qui est cotisé (pension, retraite) et ce qui est solidarité (AAH, ASPA, aides au logement). Seule la première colonne a une chance de te suivre.
- Vérifie s’il existe une convention entre la France et ton pays d’accueil, et ce qu’elle couvre vraiment. Le CLEISS publie la liste et les textes complets. Lis le texte, pas le résumé, et vérifie que ton régime (salarié ou non) est bien couvert.
- Demande ton taux d’incapacité exact, en pourcentage. En dessous de 80 %, l’allocation du consulat t’est fermée.
- Écris à ta caisse (CAF, MSA, CPAM, caisse de retraite) et garde la réponse. Par écrit. Toujours par écrit.
- Déclare ton départ. Ne pas le faire ne te protège pas : ça t’expose à devoir rembourser.
- Chiffre ta couverture santé avant d’acheter le billet. Et fais ta demande à la CFE avant de partir.
Pour finir
Je ne dis pas qu’il ne faut pas partir. Je suis partie.
Je dis qu’il faut partir en sachant ce qu’on laisse, parce que personne ne te le dira spontanément. On le découvre en général trop tard, quand le logement en France est rendu et qu’il n’y a plus de chemin de retour.
On m’a répondu un jour que c’était la règle. C’est vrai. Mais une règle qui frappe exactement celles et ceux qu’elle prétend protéger, ça mérite au moins qu’on la connaisse avant de s’y cogner.
Sources
- AAH, condition de résidence : séjours hors de France limités à trois mois par année civile, ou plus longs s’ils sont nécessaires pour poursuivre des études, apprendre une langue étrangère ou parfaire une formation professionnelle. Code de la sécurité sociale, article R821-1. https://www.legifrance.gouv.fr/codes/id/LEGISCTA000006142017/
- Seuil de pauvreté : 1 337 € par mois pour une personne seule (60 % du niveau de vie médian, revenus 2024). Insee. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2499760
- Coût des obsèques en France : entre 4 000 et 5 000 € en moyenne selon les enquêtes du secteur funéraire (2025) ; cercueil en carton le plus souvent autour de 300 à 350 € (guides du secteur, 2026).
- AAH, taux d’incapacité : 80 % au moins, ou entre 50 et 79 % avec une restriction substantielle et durable d’accès à l’emploi. Service-public.fr, mis à jour le 14 septembre 2026. https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F12242
- Allocation aux adultes handicapés pour les Français de l’étranger : 20 ans au moins, inscription au registre des Français établis hors de France, taux d’incapacité d’au moins 80 % reconnu par une MDPH ; conditions de ressources fixées par chaque consulat. France Diplomatie. https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/services-aux-francaises-et-aux-francais/sante-handicap-et-protection-sociale/demander-l-allocation-aux-adultes-handicapes-aah-ou-aux-enfants-handicapes-aeh
- Guide-barème pour l’évaluation des déficiences et incapacités (annexe 2-4 du Code de l’action sociale et des familles) : à 80 %, entrave majeure dans la vie quotidienne, la personne devant être aidée ou surveillée dans les actes de la vie quotidienne.
- ASPA : résidence stable en France (foyer permanent ou plus de neuf mois par an) ; récupération sur succession au-delà de 108 586,14 € d’actif net en métropole (150 000 € dans les DOM), plafonnée à 8 463,42 € par an pour une personne seule (2026). Service-public.fr, mis à jour le 23 juin 2026. https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits/F16871
- Convention de sécurité sociale entre la France et les Philippines du 7 février 1990 : vieillesse, survivants, invalidité ; aucun chapitre sur la maladie. Texte publié par le CLEISS. https://www.cleiss.fr
- Pension d’invalidité versée à l’étranger : maintien selon le droit français et les conventions bilatérales, certificat de vie annuel. Ameli.fr et MSA.
Informations vérifiées le 12 octobre 2026.
Un Moutzele d’encouragement pour moi ?
(un petit bisou tout doux sur la joue, en alsacien)
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